Rencontre avec Yannik Ruault, réalisateur du film Abrahadabra


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Le mercredi 29 Novembre, les élèves de seconde se sont rendus au cinéma d’Aberdeen pour rencontrer le réalisateur Yannik Ruault dont le film « Abrahadabra » sortait sur les écrans du cinéma de la ville, le soir même.

Les élèves ont eu l’occasion de visiter les coulisses du cinéma, la salle de projection et de s’entretenir avec  Yannik Ruault à la fois producteur, réalisateur et  scénariste de son film.

Yannik Ruault nous a détaillé le temps qu’il lui avait fallu pour produire son film (3 à 4 ans pour écrire le scénario en tenant  compte, dès l’écriture, du montage final ; 2 à 3 mois pour le visionnage des rushs  et leur montage ; une à deux semaines pour le tournage) mais aussi les contraintes liées au film indépendant qui dispose d’un budget restreint (le temps de tournage ne peut pas excéder plus de deux semaines, les acteurs étant rémunérés selon la recette du film, le choix des lieux…)

Puis nous avons visionné une séquence à partir de l’outil informatique sur lequel il avait effectué le montage de son film « Adobe 1er Pro », il nous a montré  la station de montage avec la ligne image et son et leur synchronisation réalisée sur deux appareils différents. Il nous a expliqué l’importance du son et de son rythme en écho avec la narration (le bruit des fourchettes et des couteaux dans le restaurant  qui symbolise une joute d’épées), l’image avec l’utilisation de  différents moyens pour créer des points de vue variés (interne du personnage principal avec  l’utilisation de la tablette, externe à travers la photographie, et le point du narrateur relayé par le champ caméra).

L’entretien a été très riche, il a permis aux élèves de préparer l’entrer dans le visionnage de son film. Un film riche en symboles, difficile à appréhender sans clés de lecture dont les thèmes de :  la perte du père conjuguée à l’ absence de la mère, le déni face à la souffrance, la recherche dans l’illusion pour dépasser cette rupture avec le monde de l’enfance vont conduire l’héroïne à travers un cheminement initiatique dont l’image est le centre et auprès duquel l’environnement naturel participe et joue le rôle d’un personnage à part entière.

Après  le visionnage de son film, les élèves avaient beaucoup de questions auxquelles Yannik Ruault a gentiment  répondu sous le mode d’un échange de mail.

 

Élèves de Classe de secondes de l’École Français dAberdeen.

Merci à tous les élèves de la classe de seconde de l’école française d’aberdeen (Ecosse) pour la grande qualité de leurs questions, après le visionnage du film ABRAHADABRA. Voici

une sélection de 7 questions, parmi beaucoup d’autres, auxquelles l’auteur réalisateur du film Yannik Ruault a répondu.

Il faut fournir un travail de lecture pour comprendre le film, la symbolique est trèprésente et riche, et la chronologie pas toujours évidente. Pouvez- vous nous en dire

un peu plus sur ce sujet ?

Oui, c’est un film qui n’est pas forcément facile à déchiffrer en première lecture et peut-être ne faut-il pas se satisfaire d’une première impression à son sujet.

Le temps du film est en effet double. Il y a le temps de l’histoire de Jane et celui d’une messe de Pâque (symbole de renaissance) qui se déroule dans l’église de la scène finale.

Ces deux temps s’entremêlent jusqu’à se rejoindre à la fin du film. Cela permet de donner au film un côté “hors temps” pour nous plonger dans le monde éternel du spirituel.

Le film est rythmé comme une messe. Il y a des étapes, des moments d’actions (parfois solennel) entrelacés avec des moments de contemplation, de recueillement.

Les élèves ont été surpris par l’absence de souffrance et de larmes. Pourquoi cette absence ?

Lorsque l’on va voir un film dans lequel une jeune fille perd son père dans un attentat, on s’attend à la voir pleurer, exprimer sa souffrance, surtout que les larmes, la souffrance, la

violence, sont très répandues dans le cinéma d’aujourd’hui. Mais en effet il n’en est rien. J’ai choisi un autre angle d’approche. J’ai pris celui d’un songe éveillé, celui de Jane.

Ce film nous montre les quelques jours qui précédent la mort du père et les quelques jours qui la suivent. Durant les quelques jours qui suivent la mort de son père, Jane refuse cette

mort. Il y a bien sûr des tensions avec son grand-père (dans l’escalier, chez le photographe).

Il y a la Jane qui rêve et la Jane qui vit, qui s’isole du monde réel. Ce film nous montre la Jane qui rêve. En opposition à Jane, il y a son grand-père qui lui est dans le réel, le matériel.

Il souffre, il pleure… Pour Jane, son père est encore là, avec elle. Elle lui parle (avec la tablette), elle partage avec lui la vie dans le ranch (en filmant avec sa tablette). Jane

n’accepte pas la mort de son père ; elle fait ce que l’on appelle “un déni”.

Le film se termine au moment où Jane pourra (enfin) commencer à pleurer.

Le seul trucage du film concernait-il l’apparition des nymphes avec le jeu de lumière ?

Ce jeu de lumière n’est pas un trucage mais un effet spécial. Il a été réalisé en post-production. Il s’agit d’une modification des lumières et des couleurs à partir d’une prise

de vue directe. L’unique trucage du film se situe lorsque Jane sort de la maison pour aller filmer dans le champs. Elle ouvre manuellement le portail en fer et s’avance dans le champs

pendant que le portail se referme lentement jusqu’à se fermer complètement. Il ne s’agit pas d’un portail automatique, aussi pour obtenir cet effet nous avons utilisé un trucage. Nous

avons accroché le portail à un fil de pêche que tient un technicien caché derrière un sapin.

Une fois que Jane eut passé le portail, le technicien tira lentement et régulièrement sur le fil de pêche (invisible à la caméra) ce qui permît de refermer le portail dans un mouvement

régulier. Pour faciliter la prise en main du fil de pêche par le technicien, le fil était lui même attaché à une ficelle plus grosse et plus facile à tirer (ficelle hors du champs de la caméra).

Petite remarque sur cette scène : il était important que le portail se referme entièrement car ainsi Jane n’est visible qu’à travers les barreaux en fer du portail, comme à travers la grille

d’une prison, comme “enfermée dehors”. Ce jardin est aussi un enfermement pour Jane, celui de son imaginaire, du monde des rêves dans lequel Jane se réfugie et s’isole.

Tout se passe t-il sur la même journée, car l’héroïne porte la même robe ?

Je pense que vous parlez de la robe à fleur de Jane ? En fait durant le film, Jane porte différentes tenues. Cette robe à fleur, une robe noire, un pull-over rouge (anniversaire), un

pyjama, un t-shirt et un jean gris (discussion sur le banc avec son père). Mais en effet cette robe à fleur est vues à de nombreuses reprises. Si cette robe est si récurrente c’est que

Jane la porte dans ses rêves, c’est son “costume de rêve” en quelque sorte. Elle se rêve ainsi habillée toujours de la même façon, comme Cecchino lui aussi n’évolue pas dans ses

habits. Le rêve est pour Jane un univers dans lequel les personnes ne changent pas. Cela la sécurise, la rassure, lui permet de refuser le changement, ou plutôt le bouleversement, le

cataclysme : celui de la mort de son père. Si Jane porte une robe à fleur, c’est parce que la nature est un refuge essentiel et spirituel pour Jane.

Jane a-t-elle créé ce personnage imaginaire (Cecchino) qui n’a pas connu ses parents pour se réfugier dans l’illusion et pourquoi l’avoir choisi si âgé ?

En effet, Cecchino permet à Jane de vivre son rêve. Comme elle, il n’a plus de parent.

Cecchino est en quelque sorte la forme que prend l’inconscient de Jane. Il la prépare à accepter la mort de son père. La mère de Jane est morte, comme la mère de Cecchino. Ils

sont tous les deux d’une famille d’origine italienne. Cecchino porte un t-shirt avec la figure de Batman, personnage de cinéma que connait (forcement) Jane, personnage lui aussi

orphelin.

Cecchino est en effet plus âgé que Jane de quelques années. J’ai fait ce choix car je me suis dit que Jane aurait bien besoin d’un grand frère à ce moment de sa vie.

Petite remarque complémentaire sur Cecchino : son prénom est celui d’un jeune homme (Cecchino Bracci) dont la beauté a inspiré l’oeuvre de Michel-Ange. Jane sans doute

n’ignore pas cela. La mère de Michel-Ange est morte lorsqu’il avait 6 ans, comme la mère du Cecchino du film ; et donc aussi celle de Jane.

Pourquoi ouvre-t-elle le coffret dans l’église, pour faire disparaître ses souvenirs avec l’image ?

C’est la première fois que Jane prend une décision qui va changer le monde réel. Elle décide d’ouvrir le coffret et de faire disparaître ainsi la prima fotografia. En changeant le

monde elle accepte aussi qu’il change. C’est donc le moment où Jane accepte la mort de son père (un frisson parcourt son dos, plan caméra Jane de dos). Faire disparaitre cette

photographie c’est en effet faire disparaître son monde rêvé. Après cela, Jane pourra enfin pleurer.

Mais ouvrir ce coffret c’est aussi savoir si son père lui disait la vérité, si ce coffret contenait vraiment la photographie de légende réalisée par Michel-Ange ou bien s’il lui racontait une

nouvelle (belle) histoire. Jane est la seule qui saura si ce que lui disait son père était vrai ou pas. Ce sera son ultime secret. Il lui appartient, ce secret, comme un dernier moment

d’intimité avec son père. Comme un dernier adieu, ou plutôt l’unique adieu.

Nous, nous pouvons imaginer que la photographie existait ou bien qu’il s’agissait d’une histoire inventée par Ludovic (ce que pense sans doute le grand père “cette histoire de

photographie ») ; à notre tour de rêver !

A la fin Jane se trouve dans un lieu clôt avec son compagnon imaginaire, et la magie de la pierre n’opère pas, cela signifie-t-il que rien n’existe en dehors de la nature?

Seule la nature annonce et répare en redonnant vie ?

Le film aurait pu se finir sur la scène du coffret dans l’église mais en effet il m’est paru nécessaire de terminer le film sur cette idée que la magie n’opère plus, car c’est une façon

de dire que Jane à présent a rejoint le monde du réel. Si ce film nous parle de spirituel, il ne nous parle pas de religion, mais plutôt de la relation spirituelle que l’on peut vivre avec la

nature et qui peut en effet nous aider, nous réparer, nous redonner vie, dans nos grandes peines.

Je pense que la religion doit toujours garder un lien fort avec la nature. Si, avec l’écologie, nous nous préoccupons de protéger la nature pour le bien de notre corps, notre bien-être

matériel (avoir une meilleure santé, mieux respirer, mieux manger, réguler le climat pour qu’il ne soit pas hostile…), ce film nous dit que nous devrions considérer que protéger la nature

c’est aussi protéger le bien-être de notre âme, si nous en avons une ?